Chaque accompagnement est un voyage unique, jalonné de moments où quelque chose bascule, s’ouvre, se transforme. Dans cette série de textes, je partage quelques-unes de ces étapes marquantes, tirées de suivis en coaching auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes. Ces moments, parfois simples mais puissants, montrent comment la créativité, l’écoute et la confiance permettent de faire émerger des solutions durables, toujours au rythme de la personne accompagnée. Par respect pour les personnes accompagnées, les prénoms et certains aspects des situations ont été modifiés.
Inscrite depuis peu sur la liste de rappel de la commission scolaire de notre nouvelle région, j’ai reçu un appel pour remplacer la T.E.S. dans une école où je n’avais évidemment jamais mis les pieds. On m’a dirigée vers un petit local très bien aménagé pour accueillir des élèves qui vivaient un débordement les empêchant d’être en classe : coussins sur un matelas de sol dans un coin, sabliers et jouets sensoriels, quelques affiches sur la gestion des émotions, etc. Mon travail consistait à attendre qu’on m’interpelle pour gérer une éventuelle crise.
Ne connaissant aucun élève de l’école, je me demandais bien ce que je pourrais faire d’autre qu’attendre calmement que la crise passe, avec bienveillance. J’étais prête, et ma première « cliente » n’a pas tardé à arriver : une jeune fille de neuf ans s’est présentée dans le cadre de la porte, demandant où était l’éducatrice qu’elle connaissait. Relativement calme, elle était visiblement une habituée du local.
En quelques minutes, elle m’expliqua ce qui l’amenait : l’enseignante lui avait demandé de venir voir l’éducatrice pour l’aider à se calmer. Elle m’a ensuite raconté qu’elle avait beaucoup de difficulté à se faire des amis, parce qu’elle « se fâchait tout le temps », et que personne ne voulait jouer avec elle. Puis, sans que je lui pose la moindre question, elle m’a raconté qu’elle vivait en famille d’accueil parce qu’elle avait été abusée sexuellement par le conjoint de sa mère. Pas de larmes, pas d’apitoiement : elle m’a lancé cette information avec un étonnant détachement. Visiblement, raconter son histoire faisait partie de son quotidien, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à une confidence aussi directe.
Prenant une grande respiration, j’ai accueilli ce qu’elle venait de me dire et je lui ai demandé ce qu’elle souhaitait le plus en ce moment. Elle m’a répondu qu’elle aimerait ne plus se mettre en colère et pouvoir se faire des amis. J’ai alors eu l’idée de lui proposer l’exercice du « cercle d’excellence », issu de la programmation neurolinguistique (PNL). À l’époque, je ne l’avais encore jamais fait avec des enfants, mais l’exercice était très simple : il consistait à mettre en contact la personne avec trois forces ou ressources qu’elle porte en elle, afin de les solidifier. Un petit exercice léger, qui ne prendrait qu’une vingtaine de minutes…
Je lui ai donc demandé de me nommer une force ou une qualité qu’elle aimerait développer. Elle m’a répondu : le calme. Je lui ai alors proposé d’imaginer un cercle au sol, devant elle, puis de se rappeler une fois dans sa vie où elle avait été très calme. Elle s’est souvenue d’un moment passé au bord d’un lac avec sa grand-maman. Je lui ai ensuite demandé de choisir un mot de passe pour son cercle et de me dire de quelle couleur il serait. Elle a choisi « joie » et m’a dit que son cercle était jaune. Je lui ai demandé de dire son mot de passe et d’entrer dans son cercle. Tout sourire, elle a dit « joie » et a fait un pas devant elle.
Je lui ai alors demandé de se rappeler ce moment avec sa grand-maman, de me décrire ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait, ce qu’elle ressentait, et même s’il y avait une odeur associée à ce souvenir. Avec un grand sourire, elle m’a dit que ça sentait « la forêt ». Je lui ai ensuite demandé de décrire le calme qu’elle ressentait : où il se trouvait dans son corps, sa couleur, sa forme, etc. Le calme était dans son cœur, il était bleu, et elle se sentait légère. Je lui ai alors proposé d’imaginer un bouton de volume sur son épaule et, en l’augmentant, de laisser le bleu s’étendre dans tout son corps, puis autour d’elle, comme une lumière douce. Je pouvais voir, à son visage et son corps détendus, à quel point elle était bien. Je l’ai alors invitée à faire un pas en arrière pour ressortir de son cercle.
Elle était toute joyeuse, et je lui ai demandé si elle voulait ajouter une force ou une qualité à son cercle. C’est alors que l’exercice a pris une tournure inattendue : elle m’a demandé si elle pouvait y mettre un cadenas et une clé pour le protéger. Sachant que l’inconscient fait généralement un meilleur travail que moi, j’ai accepté de la suivre sur ce chemin.
Je ne me souviens plus de la ressource ou de la qualité qu’elle a choisie pour la deuxième partie de son exercice. Mais peu importe, lorsqu’elle a dit le mot de passe et fait le geste de débarrer le cadenas pour entrer dans son cercle, je lui ai demandé comment elle se sentait. Elle m’a alors dit qu’elle n’aimait pas ça, parce qu’il y avait des rats qui entraient par des trous dans son cercle. Elle restait calme, attendant la suite, pendant que mon cerveau cherchait comment la ramener dans un état de bien-être : je ne pouvais plus me contenter d’appliquer l’exercice appris, je devais lui faire confiance et la suivre dans son imaginaire.
Je lui ai donc demandé ce qu’elle pourrait faire pour empêcher les rats d’entrer. Spontanément, elle a dit qu’elle pourrait boucher les trous avec de la terre. Je l’ai encouragée à le faire, et elle s’est mise à faire semblant de prendre de la terre pour combler les trous. Mais elle m’a dit : « Ça ne marche pas, ils creusent pour entrer. » Je la voyais chercher des solutions, et le jeu semblait l’intéresser. Elle a alors proposé d’utiliser du ciment. Je lui ai demandé comment elle pourrait en avoir, et elle a répondu qu’elle pourrait aller en chercher. Je l’ai encouragée à le faire. Elle est sortie du cercle, en prenant bien soin de le barrer avec la clé, puis est allée chercher du « ciment » dans un coin du local.
Elle est revenue, a débloqué le cadenas, et s’est mise à boucher les trous avec le ciment. Enthousiaste, elle m’a dit que ça marchait, mais qu’il en manquait encore. Elle est donc allée en rechercher deux autres fois, toujours en barrant et débarrant son cercle. J’étais impressionnée qu’elle pense à le faire aussi rigoureusement, à chaque fois ! Enfin satisfaite, elle m’a dit que tous les trous étaient bien bouchés.
Je lui ai alors demandé si elle se sentait bien dans son cercle, et elle m’a répondu que non, parce qu’ils entraient maintenant par la fenêtre ! Encore une fois, faisant confiance à son inconscient et à sa créativité, je lui ai demandé ce qu’elle pourrait faire. Elle a fait semblant de fermer la fenêtre, avec un air satisfait.
Puis, je lui ai demandé ce qu’elle voyait par la fenêtre, et elle m’a dit qu’il y avait un arbre et un chat, mais plus de rats.
J’ai alors senti que l’exercice était terminé. Elle est repartie en classe, la clé imaginaire dans sa poche, le pas léger et un grand sourire au visage.
Je ne l’ai jamais revue. Je ne crois pas que l’exercice lui ait, à lui seul, permis de garder son calme et de se faire des amis, comme elle le souhaitait. Mais j’ai terminé ma journée avec le sentiment de lui avoir permis de commencer à se bâtir un début de sécurité intérieure. Pour sa part, elle a seulement l’impression d’avoir joué pendant vingt minutes avec une femme qu’elle ne connaissait pas et dont elle ne se souviendrait probablement pas, mais elle est repartie avec une clé de plus dans sa poche pour continuer sa vie.
Éducatrice spécialisée et coach familial certifié.
Membre du Réseau Nanny secours depuis 2013.
Please choose which cookies you want to consent to.